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Le film peut être vu entièrement sur Ubuweb :
La coquille et le clergyman, Germaine Dulac

Réalisé par Germaine Dulac d’après un scénario de Germaine Dulac et Antonin Artaud.

Film français réalisé en 1928.

Fille d’officier, Germaine Dulac naît en 1882 avant de suivre ses parents de garnison en garnison et d’être placée chez sa grand-mère, dans les environs de Paris. La jeune femme se passionne alors pour la musique et les théories féministes. Elle devient journaliste avant de se consacrer dès 1915 au 7ème art. Fondant sa propre boîte de production, elle commence à tourner des films très personnels. Se confrontant à l’incompréhension du public on conseille à Dulac de réaliser des films plus accessibles, chose à laquelle la réalisatrice se plie sans problème. Elle réalisa alors notamment en 1923 La souriante Madame Beudet, symphonie visuelle faisant triompher l’impressionnisme au cinéma.

En 1927, d’après un scénario d’Antonin Artaud (dramaturge proche des surréalistes), Germaine Dulac se met à la réalisation de La coquille et le clergyman qui sera projeté pour la première fois le 9 février 1928 à Paris. Les critiques sont alors vives, tant de la part du public ne saisissant pas l’intrigue que de la part des surréalistes, et notamment d’Antonin Artaud, scénariste du film, condamnant Dulac de ne pas saisir l’esprit surréaliste. Luis Buñuel, cinéaste surréaliste par excellence, déclarera en revanche lors de la sortie d’Un chien andalou un an plus tard avoir apprécié le film qui fut pourtant hué par les surréalistes, ce qui fait qu’aujourd’hui nous comprenons bien le court-métrage comme surréaliste.

Cette dissociation de l’esprit du surréalisme et du résultat se retrouve également à l’échelle de la création du film. En effet, il serait étrange de reprocher à Germaine Dulac de ne rien comprendre au surréalisme. Les principaux motifs et obsessions surréalistes sont pour la plupart présentes dans le court-métrage. On y parle d’anticléricalisme et on y fait également la critique de la bourgeoisie comme de l’armée. L’intrigue du film est multiple et ne suit pas de déroulement chronologique. De même, comme nous l’avons vu pour Un chien andalou, nous savons que les surréalistes procèdent plus par motifs et épisodes tandis que le cinéma traditionnel maintient une illusion d’une temporalité continue et sans heurt. Ici, de nombreux éléments très précis et particuliers jalonnent le film et le rapprochent du traitement que Buñuel avait utilisé pour filmer les objets ou les insectes, par exemple.

Dans ce cas, qu’est-ce qui justifie une tel acharnement des surréalistes contre ce film qui utilise finalement les principes mêmes de l’oeuvre surréaliste?

Peut-être qu’à ce tire, les propos de la réalisatrice peuvent nous apporter un éclaircissement :
« Tout mon effort a été de rechercher dans l’action du scénario d’Antonin Artaud les points harmoniques, et de les relier entre eux par des rythmes étudiés et composés. Tel par exemple le début du film où chaque expression, chaque mouvement du clergyman sont mesurés selon le rythme des verres qui se brisent ; tel aussi la série des portes qui s’ouvrent et se referment, et aussi le nombre des images ordonnant le sens de ces portes qui se confondent en battements contrariés dans une mesure de 1 à 8.
Il existe deux sortes de rythmes. Le rythme de l’image, et le rythme des images, c’est-à-dire qu’un geste doit avoir une longueur correspondant à la valeur harmonique de l’expression et dépendant du rythme qui précède ou qui suit : rythme dans l’image. Puis rythme des images : accord de plusieurs harmonies. Je puis dire que pas une image du Clergyman n’a été livrée au hasard. » (Rythme et technique, FilmLiga, 1928.)

On remarque de prime abord la culture musicale très importante de la réalisatrice. Le cinéma (tout du moins ce film) est pour elle conçu comme rythme, temps sur une mesure comme une partition de musique (ce qui la rapprocherait plutôt d’un cinéma tel que celui de Dziga Vertov, qui regrettait ne pas écrire un scénario comme une partition de musique).

Enfin, étudier ce film nous est très intéressant puisqu’il pointe une contradiction qui est contenue dans la notion de cinéma surréaliste. En effet, dans le propos de Germaine Dulac, rien de spontané ni d’instinctif. La réalisatrice, en grande théoricienne du cinéma qu’elle est aussi, filme selon des idées, principes et théories formelles fortes et très strictes. Si nous nous rappelons tant de  l’improvisation de Man Ray que des cadavres exquis de Buñuel et Daliì, force est de remarquer la distance de conception du cinéma qui les sépare de celle de Germaine Dulac. Car le cinéma, en tant qu’art technique très exigeant, demande une grande maîtrise du médium pour s’y exprimer librement. Comme le fait remarquer Hegel dans L’Esthétique, la conception du génie est souvent faussée car l’artiste se doit une certaine connaissance pratique de son médium. Et cela est très important pour le cinéma à cette époque où l’on n’a que de grandes et lourdes caméras à disposition qu’il est nécessaire de bien connaître pour les utiliser. Or, Germaine Dulac accepte et affirme le côté contraignant du cinéma contraire au surréalisme.

Ce qui n’empêche pourtant pas le résultat d’être très clairement surréaliste, et c’est dans cette optique que nous étudierons ses motifs et influences picturales relevant également du surréalisme.

Le film concentre en effet trois personnages représentant chacun un ordre critiqué par le surréalisme. Le personnage qui semble principal est un curé amoureux d’une bourgeoise elle-même déjà courtisée par un officier.

Disons aussi que des trois réalisateurs que nous avons déjà vus, c’est-à-dire, Man Ray et Luis Buñuel (jeune, tout du moins), Germaine Dulac est sûrement la réalisatrice qui théorise le plus son cinéma et qui ait la réflexion la plus propre aux techniques du 7ème art. Nous retrouvons donc dans son film de nombreuses figures cinématographiques qui peuvent s’apparenter aux techniques picturales du surréalisme.

La coquille et le clergyman joue en effet beaucoup sur de nombreuses techniques de superpositions ou de surimpressions savamment agencées (allant parfois jusqu’au split screen) qui rappellent les collages surréalistes.

Un château est ajouté en surimpression entre les mains du clergyman.

Le collage est une technique surréaliste très courante à laquelle tant Max Ernst que Picasso, Braque ou Prévert se sont adonnés. Voici ci-dessous un collage dada de Hannah Höch, artiste dada du 20ème siècle, où la critique bourgeoise transparait également :

Mariage d'un couple Bourgeois de Hannah Höch (1919)

Un des plans également très évocateurs de La coquille et le clergyman nous montre l’officier dont la tête se fend en deux. Cette technique de superposition des plans va aussi de pair avec un traitement divisible du corps humain possible en photographie grâce aux collages comme le montre ce collage de la même Hannah Höch, datant de 1919 :

Portrait de Gerhardt Hauptmann de Hannah Höch, 1919. Une femme dans la tête du modèle. C'est la même idée que nous retrouvons dans La coquille et le clergyman de Germaine Dulac.

La tête fendue en deux de l'officier dans la coquille et le clergyman de Germaine Dulac.

Les motifs mêmes qui reviennent dans La coquille et le clergyman trouvent des échos dans une production surréaliste succédants au film et qui peuvent peut-être en être les héritiers. Par cela, nous comprendrons un artiste iconoclaste, Maurits Cornelis Escher qui, la décennie suivante, fit une série de paysages géométriques et surréalistes dans un sens (bien que non apparenté au courant) qui reprennent les motifs du damier que nous voyons dans le photogramme de La coquille et le clergyman ci-dessous :

MC Escher, Jour et nuit (1938)

L’idée de la sphère réfléchissante est aussi reprise en 1935 par Escher :

MC Escher, Main avec sphère réfléchissante (1935)

C’est ainsi que bien que déconsidérée par les surréalistes, Germaine Dulac sut avec son film inspirer des artistes qui la décennie suivante se rapprocheront le plus du mouvement surréaliste qui lui est contemporain.

De plus amples informations sont disponibles sur les sites suivants :
Biographie de Germaine Dulac sur le site du ciné-club de Caen
Analyse du film par Nathaniel Hood, blogueur

LZ

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